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L'Atavisme comme Sécession : Quand la Cellule Quitte le Contrat Social

Le cancer n'est pas une erreur aléatoire — c'est une cellule qui réactive un programme de survie vieux de 1,5 milliard d'années. Jason Fung identifie le déclencheur. Michael Levin identifie le mécanisme.

Pascal Gagnon 11 mai 2026 10 min de lecture
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L'Atavisme comme Sécession : Quand la Cellule Quitte le Contrat Social

La cellule cancéreuse n'est pas folle. Elle n'est pas non plus aléatoire, chaotique, ou simplement « brisée ». Elle est atavique.

C'est-à-dire qu'elle remonte dans le temps. Elle réactive un programme de survie ancestral — un logiciel écrit il y a 1,5 milliard d'années, quand les cellules vivaient seules, sans obligation envers aucun collectif, sans contrat à honorer avec un organisme qui n'existait pas encore. Ce programme n'a pas disparu. Il est là, dans chaque cellule de votre corps, archivé et compressé sous les couches de coopération multicellulaire qui ont pris des centaines de millions d'années à s'établir.

Le cancer se produit quand une cellule reçoit le bon signal — ou plutôt, quand elle cesse de recevoir le bon signal — pour le désarchiver.

Cette reformulation n'est pas un exercice rhétorique. Elle a des implications thérapeutiques directes, opposées à presque tout ce que la médecine oncologique conventionnelle fait actuellement. Et elle émerge de la convergence de deux corps de travaux que la littérature populaire traite comme séparés : le travail de Jason Fung sur le métabolisme de l'insuline et le cancer, et celui de Michael Levin sur la bioélectricité comme substrat de l'identité cellulaire.

Ensemble, ils répondent à deux questions distinctes. Fung identifie le pourquoi : quel environnement déclenche la sécession. Levin identifie le comment : par quel mécanisme la cellule se débranche du collectif.

Représentation d'une cellule qui réactive son programme ancestral sous pression métabolique


L'abondance énergétique permanente a rendu la coopération cellulaire instable

Jason Fung est néphrologue, pas oncologue. C'est peut-être pour ça qu'il a vu quelque chose que l'industrie du cancer a mis des décennies à formaliser.

Son argument central, développé dans The Cancer Code et étayé par une littérature épidémiologique considérable, est le suivant : l'hyperinsulinisme chronique — conséquence directe d'un environnement alimentaire à glucose saturé — crée les conditions métaboliques qui rendent la sécession cellulaire probable.

Les chiffres sont brutaux. Les taux de cancers hormono-sensibles (sein, prostate, colorectal, endomètre) ont augmenté en parallèle exact avec l'augmentation de la résistance à l'insuline dans les populations occidentales depuis les années 1980¹. L'hyperinsulinisme chronique stimule directement la prolifération cellulaire via les récepteurs IGF-1 (Insulin-like Growth Factor), réduit l'apoptose programmatique, et crée un environnement tissulaire pro-inflammatoire qui favorise la survie des cellules qui ont décroché du programme collectif².

Ce n'est pas une coïncidence statistique. C'est une relation mécaniste documentée.

La métaphore que Fung utilise est politique : imaginez un citoyen soumis à un environnement urbain devenu toxique, bruyant, et incohérent. À un certain niveau de saturation, la sécession devient rationnelle. Construire ses propres murs, produire pour soi-même, cesser de payer ses impôts au collectif. Ce n'est pas de la pathologie — c'est de l'adaptation à un environnement qui a rendu la coopération non viable.

La cellule cancéreuse fait exactement ça. Et l'environnement qui l'y pousse, c'est l'abondance énergétique permanente que nous avons créée avec notre alimentation industrielle.


Le cancer réactive un logiciel vieux de 1,5 milliard d'années

C'est ici que Paul Davies — physicien, pas biologiste — apporte une perspective que les oncologues n'ont pas naturellement.

Dans ses travaux sur la théorie atavique du cancer, Davies et son collaborateur Charles Lineweaver posent la question suivante : si on examine les propriétés caractéristiques d'une tumeur métastasée, à quoi ressemblent-elles dans le registre évolutif³ ?

La réponse est précise et dérangeante : le profil phénotypique d'une tumeur agressive correspond presque exactement au profil de survie d'un organisme unicellulaire précambrien.

Prolifération rapide et non régulée — c'était la stratégie gagnante avant que la coopération multicellulaire invente la régulation. Résistance à l'acidité tissulaire — les premiers organismes vivaient dans des environnements acides et avaient développé des mécanismes de résistance robustes. Résistance à l'apoptose — dans un contexte unicellulaire, le suicide programmé n'a aucun sens. Indépendance vis-à-vis des signaux extérieurs — un organisme seul ne dépend d'aucun collectif pour ses décisions.

Ce profil a été encodé dans les mécanismes cellulaires fondamentaux il y a 1,5 milliard d'années, bien avant l'invention de la multicellularité. Il n'a pas disparu avec l'évolution. Il a été recouvert, supprimé, surcodé par les couches de régulation coopérative — mais le code original est toujours là, comme un système d'exploitation archaïque en attente d'une condition qui justifie son activation.

La cellule cancéreuse ne devient pas « folle ». Elle revient à un état qui était parfaitement adapté à un environnement qui n'existe plus dans votre corps — mais qui existait dans vos ancêtres cellulaires depuis plus longtemps que les vertébrés n'existent.


Fung identifie le déclencheur — Levin identifie le mécanisme

Fung nous dit quelles conditions environnementales rendent la sécession probable. Il ne nous dit pas comment, mécaniquement, la cellule opère ce basculement. C'est Michael Levin qui complète le tableau.

Dans le cadre bioélectrique de Levin, chaque cellule maintient son identité morphogénétique — sa « connaissance » de l'organe auquel elle appartient — via son potentiel transmembranaire et sa connectivité aux réseaux de jonctions gap. Ce champ bioélectrique est le substrat physique du contrat social cellulaire.

Voici ce qui se passe métaboliquement quand une cellule est en hyperinsulinisme chronique : elle est saturée de glucose, ses mitochondries sont en surcharge, et son métabolisme bascule progressivement vers la glycolyse anaérobie — l'effet Warburg, documenté dès les années 1920 par Otto Warburg⁴. Ce changement métabolique a une conséquence bioélectrique directe : la cellule dépolarise sa membrane transmembranaire.

Une cellule dépolarisée est une cellule sourde bioélectriquement. Elle perd sa capacité à recevoir et à émettre les signaux du champ morphogénétique collectif. Et une cellule qui ne reçoit plus les signaux du collectif perd progressivement son identité tissulaire. Elle n'est plus « une cellule du foie ». Elle est une cellule quelconque, sans adresse dans l'espace corporel — libre de réactiver ses programmes ancestraux.

Fung identifie le déclencheur environnemental. Levin identifie le mécanisme moléculaire. Ensemble, ils décrivent un processus cohérent, mécanistiquement ancré, qui rend le cancer compréhensible sans invoquer la « mauvaise chance génétique ».


Restaurer l'environnement, pas détruire l'ennemi

Cette compréhension converge vers une stratégie thérapeutique qui est l'opposé de la guerre.

La métaphore militaire domine l'oncologie depuis Nixon — la « guerre contre le cancer » déclarée en 1971. On bombarde, on attaque, on détruit. Le cancer est l'ennemi, et l'ennemi doit être éliminé. Le problème de cette métaphore, c'est qu'elle mène à des stratégies qui traitent un problème de signal comme un problème de matière.

Si la cellule cancéreuse utilise votre propre code de survie ancestral, vous ne pouvez pas la « détruire » sans risquer de détruire les mécanismes qui permettent à vos autres cellules de survivre à l'agression. C'est la raison structurelle pour laquelle la chimiothérapie fait ce qu'elle fait : elle frappe large parce qu'elle ne peut pas discriminer entre une cellule qui a réactivé un programme ancien et une cellule saine.

Les implications pratiques du cadre Fung-Levin sont différentes. Restaurer l'environnement : réduire l'hyperinsulinisme chronique par le jeûne et la restriction calorique, comme l'ont documenté plusieurs études cliniques sur les effets anti-cancéreux du jeûne intermittent⁵. Restaurer le signal : explorer des protocoles de repolarisation membranaire — encore au stade préclinique pour la plupart, mais avec des résultats prometteurs sur des modèles in vitro pour plusieurs types de cancers⁶.

Ce n'est pas de la médecine alternative. C'est de l'ingénierie de systèmes appliquée à la biologie. On ne combat pas l'ennemi — on restaure les conditions dans lesquelles la coopération redevient la stratégie gagnante pour la cellule.

La cellule atavique ne veut pas être rebelle. Elle répond à un signal. Changez le signal, elle change de réponse.

Schéma : de l'hyperinsulinisme à la dépolarisation membranaire à la sécession cellulaire


Sources

¹ Gallagher, E.J. & LeRoith, D. (2015). « Obesity and Diabetes: The Increased Risk of Cancer and Cancer-Related Mortality. » Physiological Reviews, 95(3), 727–748.

² Fung, J. (2020). The Cancer Code: A Revolutionary New Understanding of a Medical Mystery. Harper Wave.

³ Davies, P.C.W. & Lineweaver, C.H. (2011). « Cancer tumors as Metazoa 1.0: tapping genes of ancient ancestors. » Physical Biology, 8(1).

⁴ Warburg, O. (1956). « On the Origin of Cancer Cells. » Science, 123(3191), 309–314.

⁵ Longo, V.D. & Mattson, M.P. (2014). « Fasting: Molecular Mechanisms and Clinical Applications. » Cell Metabolism, 19(2), 181–192.

⁶ Chernet, B. & Levin, M. (2013). « Endogenous Voltage Potentials and the Microenvironment in Cancer Metastasis. » Frontiers in Physiology, 4, 143.


Note personnelle

Ce qui m'a le plus frappé en croisant les travaux de Fung et de Levin, c'est la convergence structurelle des deux arguments. Deux chercheurs partis de domaines complètement différents — la néphrologie clinique et la biologie du développement — arrivent au même endroit par des chemins orthogonaux.

Dans mon cadre d'analyse des systèmes complexes, ce type de convergence est un signal fort. Quand deux modèles indépendants, construits sur des données distinctes, pointent vers la même conclusion mécanistique, c'est rarement une coïncidence.

La conclusion qui s'impose : le cancer est un problème d'environnement et de signal, pas un problème de « mauvais gènes ». Ce ne sont pas les gènes qui décident de déclencher le programme ancestral — c'est l'environnement cellulaire qui rend ce déclenchement probable, puis le champ bioélectrique qui s'effondre et lève le dernier verrou.

L'implication pratique, pour quelqu'un qui n'est pas en train de traiter un cancer mais qui veut ne pas en développer un : le jeûne intermittent n'est pas un régime tendance. C'est une restauration périodique des conditions métaboliques dans lesquelles la coopération cellulaire redevient la norme. C'est de la maintenance du contrat social, version biologique.

J'y reviens chaque fois que je m'éloigne trop longtemps de mes propres protocoles. Il y a quelque chose de satisfaisant à comprendre le mécanisme derrière le comportement qu'on adopte.

— Pascal Gagnon, Roberval, mai 2026

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Pascal Gagnon

Directeur de compte corporatif Desjardins Entreprise · Conseiller municipal, Roberval · Analyste économique régional, Lac-Saint-Jean