Culture entrepreneuriale  ·  ANALYSE DE DOSSIER

Pourquoi j'écris en français

90 % de mon contenu éducatif est en anglais. Pas parce que le contenu francophone est mauvais. Parce que personne d'autre ne fera le travail de traduction culturelle depuis le Lac-Saint-Jean.

Pascal Gagnon 9 mai 2026 6 min de lecture
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LANGUE DES AFFAIRES · CULTURE ENTREPRENEURIALE · SÉRIE : LA LANGUE DES AFFAIRES — ARTICLE 3/3

Pourquoi j'écris en français

Ce n'est pas une question de marché. C'est une question de qui doit faire ce travail.

Pascal Gagnon · Mai 2026 · 6 min de lecture


Je vais commencer par l'aveu qui dérange.

Je consomme 90 % de mon contenu éducatif en anglais. Pas parce que le contenu francophone est mauvais. Pas parce que je rejette ma langue. Parce que le contenu qui parle de croissance commerciale, d'optimisation, de stratégie de conquête de marché existe presque exclusivement en anglais. Les deux articles précédents de cette série l'ont documenté — les données, les palmarès, les rayons de librairie. Ce n'est pas un jugement. C'est un constat.

Et ce constat m'a posé une question pendant des années : est-ce que je devrais juste travailler en anglais ? Pour la santé métabolique, pour la stratégie d'affaires, pour l'IA appliquée aux PME — le marché anglophone est dix fois plus grand, la permission culturelle est déjà là, et les gens veulent ce que j'ai à offrir sans que j'aie à construire le cadre de permission d'abord.

« La réponse que j'ai fini par trouver : ce n'est pas une question de marché. C'est une question de qui doit faire ce travail. »

Je ne suis pas un créateur de contenu — je suis un traducteur culturel

J'ai mis du temps à nommer ce que je fais réellement. Ce n'est pas de la vulgarisation. Ce n'est pas du coaching d'affaires classique. Ce n'est pas non plus de l'enseignement.

Ce que je fais, c'est traverser une frontière culturelle dans les deux sens, et ramener ce que j'ai trouvé de l'autre côté dans un format qui a du sens ici. Je passe des heures à absorber des concepts développés dans un registre mental de conquête — Barry Sears sur l'optimisation métabolique, les grands stratèges américains du marketing, les frameworks d'automatisation des ventes — et mon travail est de les rendre praticables pour un entrepreneur de Roberval, de Dolbeau, d'Alma.

Ce profil, je ne l'ai pas construit délibérément. Il s'est formé sur vingt ans de curiosité tous azimuts — des podcasts en anglais sur l'économie biophysique, la santé métabolique, la stratégie d'entreprise, absorbés depuis le Lac-Saint-Jean. Un pied dans la pensée régionale québécoise, l'autre dans l'écosystème intellectuel nord-américain anglophone. La tension entre les deux, longtemps vécue comme une dissonance, est devenue une compétence.

L'anglais m'offre une salle debout. Le français m'offre une salle vide à meubler.

Voici la vérité crue sur la différence entre travailler en anglais et en français dans mes domaines de prédilection.

Quand je produis du contenu en anglais sur la santé métabolique — le jeûne intermittent, l'hyperinsulinémie, les mécanismes de l'obésité hormonale — j'entre dans une salle où les gens sont déjà debout. Ils savent que chercher à optimiser leur corps, c'est légitime. Ils veulent le edge. Même une personne en surpoids qui lutte depuis vingt ans porte en elle, si elle a grandi dans la culture anglophone, un modèle de référence où l'optimisation corporelle est une responsabilité envers soi-même. Je n'ai pas à leur vendre la permission. Je livre directement le contenu.

Quand je produis le même contenu en français québécois, la première résistance n'est pas scientifique. Elle est culturelle. « C'est tu vraiment correct de vouloir transformer son corps comme ça ? » « Est-ce que je suis pas en train de tomber dans quelque chose d'obsessionnel ? » « Les autres vont-tu penser que je suis superficiel ? » Ces questions ne surgissent pas parce que les gens sont moins intelligents ou moins motivés. Elles surgissent parce que le registre culturel dans lequel ils ont appris à penser leur corps encode la modestie, la normalité, la non-exhibition.

C'est pour ça que certains de mes projets sont naturellement bilingues, et que je sais dès le départ dans quelle langue je vais faire quoi. L'outil technique — le guide PDF, le programme de transformation — peut exister dans les deux langues. Mais le travail de construction de la permission doit se faire en français, localement, avec les références culturelles qui font sens ici.

Je reste en français parce que personne d'autre ne le fera depuis ici

Si la salle anglophone est plus facile à remplir, pourquoi rester en français ?

La réponse courte : parce que le travail de traduction culturelle doit être fait par quelqu'un qui vient de là. Un Américain qui essaie de convaincre un entrepreneur de Roberval d'optimiser ses ventes va se heurter à une résistance identitaire immédiate. Ce n'est pas son marché, ce n'est pas sa culture, et il ne comprend pas pourquoi le message ne passe pas. La résistance lui semblera irrationnelle.

Moi, je comprends la résistance de l'intérieur. Je l'ai vécue. Je sais que ce n'est pas de l'irrationnel — c'est une cohérence parfaite dans un système de valeurs que je respecte. Et c'est précisément cette compréhension qui me permet de construire le pont.

La portée provinciale de ce site n'est pas un défaut de vision. C'est un choix stratégique. Si je réussis à déplacer la permission culturelle de quelques degrés — à normaliser l'idée qu'un entrepreneur québécois peut vouloir dominer son marché, optimiser ses opérations et chercher la croissance agressive sans trahir ses valeurs communautaires — l'impact sur la productivité régionale sera plus grand que n'importe quel outil ou formation technique que je pourrais offrir.

Travailler dans deux registres à la fois : ce que ça change concrètement

Comprendre ce mécanisme a changé la façon dont je structure tout ce que je produis.

Pour la santé métabolique — la Méthode Reset, les vidéos éducatives sur le jeûne et l'insuline — je sais que le premier travail n'est pas d'expliquer la science. C'est de dire : chercher à transformer ton corps, c'est un acte de respect envers toi-même, pas de la vanité. Cette phrase, formulée dans le registre québécois, doit précéder toute donnée sur l'hyperinsulinémie. En anglais, elle est inutile — la culture l'a déjà dite à sa place.

Pour l'IA appliquée aux PME — mon travail quotidien — je ne commence plus par les outils. Je commence par une question : qu'est-ce qui vous empêche de vouloir être meilleur que vos compétiteurs ? La réponse à cette question me donne la résistance culturelle spécifique à cette personne. Et c'est cette résistance que je dois traverser avant que l'outil puisse être adopté.

C'est ce que j'appelle la séquence correcte : permission → cadre → outil. Dans le marché anglophone, la permission est souvent déjà acquise — on peut commencer par le cadre. Dans le marché francophone québécois, on ne peut jamais sauter la première étape.


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Pascal Gagnon

Directeur de compte corporatif Desjardins Entreprise · Conseiller municipal, Roberval · Analyste économique régional, Lac-Saint-Jean