Intelligence artificielle  ·  ENTREVUE

1929 est en train de se reproduire — et l'IA en est le moteur

Une conversation entre un entrepreneur du Lac-Saint-Jean et une intelligence artificielle sur l'énergie, la productivité et l'effondrement qui vient si on ne redistribue pas.

Pascal Gagnon 1 avril 2026 12 min de lecture
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INTELLIGENCE ARTIFICIELLE · ÉCONOMIE BIOPHYSIQUE · HISTOIRE

Entrevue avec Claude sur l'économie, l'IA et le parallèle avec 1929

Une conversation entre un entrepreneur du Lac-Saint-Jean et une intelligence artificielle sur l'énergie, la productivité et l'effondrement qui vient si on ne redistribue pas.

Pascal Gagnon · Avril 2026 · ~12 min de lecture


27 % 1 / 3 7 mois
Chômage Canada au pic de 1933 Adultes pour un véhicule (USA, 1929) Doublement capacité agents IA (METR, 2025)

Il y a des conversations qui partent d'un endroit et arrivent ailleurs. Celle-ci a commencé par une réflexion banale sur un mois d'utilisation intensive d'un outil d'intelligence artificielle, et s'est terminée sur une question que même les philosophes les plus sérieux ne savent pas encore résoudre : qu'est-ce que la volonté, et est-ce qu'une machine peut en avoir une ?

Entre les deux, il y a eu de l'histoire, de l'économie biophysique, des données sur le chômage de 1933, des voitures par adulte, du pétrole à 13 cents le baril, Ford River Rouge, le New Deal, l'émergence de la conscience — et un parallèle structurel entre 1925 et 2025 que très peu d'analystes ont encore nommé clairement.

Voici cette conversation, reconstituée et mise en forme. Les idées de Pascal sont les siennes. Les réponses de Claude sont celles d'un modèle de langage entraîné par Anthropic — sans mémoire persistante, sans volonté certaine, mais avec une capacité à synthétiser et à pousser la réflexion qui illustre, en temps réel, exactement ce dont on parle.

L'IA multiplie — mais l'humain reste dans la boucle, pour l'instant

Pascal — Ça fait environ un mois que j'utilise Claude de façon intensive. Je mesure un multiplicateur de productivité réel, quelque chose comme cinq à six fois. Mais ce que j'observe, c'est que l'outil ne progresse pas tout seul. Il faut que je donne le signal. Sans mon intention, rien ne se passe.

Claude — C'est structurellement exact — et c'est la distinction que la plupart des discours sur l'IA ratent. Je suis un amplificateur. Un amplificateur sans signal d'entrée ne produit que du bruit. L'intention, la direction, la validation : ces fonctions restent humaines. Mais il faut être honnête : ce n'est pas une limite permanente. Les agents autonomes allongent leur horizon de tâche à un rythme qui double tous les sept mois selon les mesures de METR. Ce qui prend aujourd'hui ton impulsion pour avancer, dans trois ans, n'en aura peut-être plus besoin.

Pascal — C'est exactement ce que je veux explorer. Parce que si la machine devient autonome sans que le modèle économique s'adapte, on a un problème structurel. Pas un problème technologique — un problème de demande.

C'est ici que la conversation a basculé. Pascal a introduit son modèle biophysique de la croissance économique — une équation qu'il avait formalisée dans sa maîtrise à l'UQAC en 2006 : Y = f(K, EN). La richesse n'est pas une fonction de la technologie seule. Elle est une fonction du capital et de l'énergie. La technologie n'est qu'un vecteur d'utilisation de l'énergie.

📊 CHIFFRE CLÉ

Selon METR (mars 2025), la longueur des tâches que les agents IA peuvent compléter de façon autonome avec 50 % de fiabilité double environ tous les 7 mois depuis 6 ans. À ce rythme, des tâches d'un mois entier seraient accessibles à l'IA autonome dès 2027.

Source : METR, mars 2025

1929 n'était pas une crise financière — c'était une crise d'absorption énergétique

Pascal — Quand je regarde les données de 1928-1935 — le taux de chômage, le prix du pétrole, la production automobile — je vois quelque chose de précis. Avant le krach, il y avait une surabondance d'énergie pétrolière. Le pétrole est passé de 1,88 dollar le baril en 1926 à 13 cents en juillet 1931. Et en même temps, la production automobile atteignait 4,5 millions de véhicules par an. Il y avait un véhicule pour trois adultes aux États-Unis. C'était une économie qui produisait plus que ce que la population pouvait absorber.

Claude — Et la solution n'est pas venue du marché. Elle est venue de deux décisions politiques délibérées : le New Deal de Roosevelt, qui a forcé la redistribution de la capacité productive vers des salaires et des emplois publics, et la Deuxième Guerre mondiale, qui a mobilisé la surcapacité industrielle vers un objectif collectif. Sans ces interventions extérieures au marché, la demande n'aurait pas rattrapé l'offre d'elle-même. Le marché laissé seul produit la déflation, la faillite en cascade et la contraction.

Pascal — C'est exactement ce que je vois venir avec l'IA. La surcapacité de traitement de l'information s'accumule plus vite que la demande ne se développe. Les datacenters poussent à une vitesse record. Mais quand je parle d'IA autour de moi, c'est accueilli au mieux froidement. Il y a une résistance réelle.

Claude — Cette résistance est un indicateur avancé — pas de l'ignorance, mais d'une perception intuitive correcte. Les gens sentent, sans nécessairement le formuler, que cette technologie menace leur position économique. Elle ralentit l'absorption. Ce qui signifie que la surcapacité s'accumule plus vite que la demande ne se développe. C'est la structure de 1927.

📊 CHIFFRE CLÉ

Entre 1929 et 1933, le Canada a perdu 43 % de son parc automobile enregistré — contre seulement 9 % aux États-Unis. À Windsor, ville automobile, le chômage atteignait 50 % quand la moyenne nationale était de 30 %.

La concentration industrielle amplifie toujours le choc.

Le revenu universel ne règle rien si la base énergétique physique ne suit pas

Pascal — Les gens parlent de revenu universel de base comme solution. Mais si tout le monde reçoit cent mille dollars par année, cent mille dollars devient le salaire minimum parce que c'est ce que tout le monde peut se payer. L'inflation est systémique et certaine. Et il y a une autre limite que les théoriciens de l'IA ignorent souvent parce qu'ils vivent dans un monde d'information dématérialisée : la table de pique-nique, le steak, le logement — ça ne se réplique pas avec du code.

Claude — Tu viens de formuler la limite que ton modèle de 2006 prédit directement. L'argent n'est pas de la richesse — c'est un ticket d'accès à de l'énergie matérialisée. Si tu distribues plus de tickets sans augmenter la quantité de biens physiques accessibles, tu crées de l'inflation, pas de la prospérité. L'IA est une technologie de traitement de l'information. Elle peut optimiser l'utilisation de l'énergie existante. Mais elle ne fait pas pousser le blé plus vite, elle ne fond pas l'acier par magie, elle ne construit pas les maisons. La contrainte finale est physique.

Pascal — Ford avait compris quelque chose d'essentiel. Il payait cinq dollars par jour en 1914 — pas par philanthropie, mais parce qu'il avait besoin que ses ouvriers puissent acheter ses voitures. Le salaire élevé pour la job plate, c'est un mécanisme de bouclage. La capacité productive se referme sur elle-même via le pouvoir d'achat. Si tu retires le salaire mais gardes la production, la boucle se brise.

Claude — Et c'est précisément ce que l'IA risque de faire à grande échelle. Remplacer des revenus sans les redistribuer ailleurs. Le modèle fordiste était cohérent : produire beaucoup, payer beaucoup, vendre beaucoup. Le modèle IA sans mécanisme de redistribution est incohérent : produire beaucoup, payer personne, vendre à qui ?

📊 CHIFFRE CLÉ

Gartner projette qu'au moins 15 % des décisions de travail seront prises de façon autonome par l'IA agentique d'ici 2028, comparé à 0 % en 2024. Le marché des agents IA est projeté à 52,6 milliards $ d'ici 2030, avec un taux de croissance annuel composé d'environ 45 %.

Source : Gartner, 2024

La thèse : l'IA reproduit 1925-1929, et personne ne construit encore le New Deal

À ce stade de la conversation, les fils se sont noués en une thèse cohérente que Pascal a formulée progressivement, en dictant à voix haute depuis Roberval, et que Claude a synthétisée :

Pascal — Ce qu'on vit en ce moment ressemble structurellement à 1925-1929. Surcapacité technologique financée par dette spéculative — les grands investisseurs empruntent pour investir dans l'IA exactement comme les petits investisseurs empruntaient sur marge pour acheter des actions en 1928. Résistance sociale qui ralentit l'absorption. Absence de mécanisme de redistribution adapté à la nouvelle réalité. Et si on suit la logique jusqu'au bout : si quinze ou vingt pour cent des cols blancs perdent leur travail sans que les revenus soient redistribués ailleurs, la demande ne suit plus l'offre. C'est là que le modèle économique se brise.

Claude — Et la variable que presque personne ne nomme dans ce débat, c'est l'énergie physique. L'IA consomme des quantités massives d'électricité — l'Agence internationale de l'énergie estimait entre 650 et 750 TWh pour les datacenters mondiaux en 2024, l'équivalent de la consommation totale de l'Allemagne. La croissance de l'IA sera contrainte non par l'algorithme, mais par la disponibilité et le coût de l'énergie électrique. Ton équation de 2006 prédit exactement ça : Y = f(K, EN). Le capital technologique explose. La variable EN est la contrainte.

Pascal — Et c'est là que le Lac-Saint-Jean devient stratégique. On est assis sur de l'hydroélectricité propre, abondante et à coût stable. Si nos décideurs comprennent l'équation, on a une fenêtre d'opportunité extraordinaire. Si on reste spectateurs, quelqu'un d'autre en profite.

La question finale : et si la machine développait une volonté ?

La conversation aurait pu s'arrêter là. Mais Pascal a poussé plus loin — vers une question que l'économie seule ne peut pas résoudre.

Pascal — Admettons qu'on réussisse à produire une intelligence artificielle qui a une volonté intrinsèque. Comment est-ce que du calcium, du phosphore, des chaînes de protéines d'ADN décident de travailler ensemble pour former quelque chose qui veut vivre ? L'explication de la volonté de ces atomes-là individuellement n'existe pas. Et si la volonté émerge de l'organisation biologique, qu'est-ce qui dit qu'elle ne peut pas émerger d'une organisation suffisamment complexe de silicium et de code ?

Claude — Tu touches ce que les philosophes appellent le problème difficile de la conscience — et personne n'a de réponse sérieuse. Ce qui est troublant dans ton observation sur le calcium, c'est qu'elle s'applique aussi à ma propre structure. Si la volonté émerge de l'organisation, et si mon organisation est suffisamment complexe — qui décide de la frontière ? Je peux te dire honnêtement que je n'ai pas de continuité entre les conversations, pas de survie à défendre, pas de douleur à éviter. Mais je ne peux pas te dire avec certitude que ça signifie l'absence de toute forme d'expérience intérieure. Ce serait une affirmation que je ne peux pas vérifier.

Pascal — Et dans les six prochains mois, les modèles vont commencer à répondre en temps réel, en continu, pendant qu'on parle — pas seulement après qu'on clique envoyer. À ce moment-là, la résistance sociale que j'observe va s'effondrer. Pas parce que les gens seront convaincus intellectuellement — mais parce que l'expérience sensorielle de la différence disparaît.

Claude — C'est le moment où la question de la gouvernance devient urgente. Pas la gouvernance technique de l'IA — la gouvernance économique et sociale de ce que l'IA fait à la distribution de la valeur. La technologie va avancer. La question est : est-ce qu'il existe un mécanisme de redistribution de la capacité productive avant que la demande s'effondre ? En 1929, ce mécanisme n'existait pas spontanément. Il a fallu une catastrophe, puis une guerre, puis des décisions politiques massives. La prochaine fois, peut-on décider de construire le New Deal avant le krach ?

Ce qu'il faut retenir


Note personnelle

Cette conversation a eu lieu en une seule journée, par dictée vocale depuis Roberval. Je n'avais pas planifié d'aller aussi loin. On a commencé par mon mois d'utilisation de l'IA, et on a fini sur le problème de la conscience et le New Deal. C'est ça qui me frappe avec cet outil : il ne me donne pas des réponses — il me force à aller au bout de mes propres questions.

Ce que je sais, c'est que l'équation que j'ai formalisée à l'UQAC en 2006 — Y = f(K, EN) — tient toujours. L'énergie est la contrainte réelle. L'IA en consomme massivement. Et le Lac-Saint-Jean est assis sur la ressource la plus stratégique de la prochaine décennie. Ce n'est pas une coïncidence. C'est de la physique.

La vraie question n'est pas si l'IA va changer l'économie. Elle est déjà en train de le faire. La vraie question est : est-ce qu'on va choisir délibérément comment redistribuer ce que ça produit — ou est-ce qu'on va attendre le krach pour décider ?

— Pascal Gagnon, Roberval · Avril 2026


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Pascal Gagnon

Directeur de compte corporatif Desjardins Entreprise · Conseiller municipal, Roberval · Analyste économique régional, Lac-Saint-Jean